La chaleur ne met pas seulement notre organisme à rude épreuve, elle fragilise aussi notre équilibre émotionnel. C’est ce que beaucoup ont ressenti ces derniers jours : une irritabilité qui monte, des pensées qui s’emballent la nuit, une angoisse difficile à nommer. Un phénomène que la journaliste Lauren Bastide a baptisé ironiquement «panicule» sur Instagram la semaine dernière. «C’est quand on panique à cause de la canicule», précise-t-elle dans son post. Et pour beaucoup, cette anxiété va au-delà de l’inconfort physique, elle est aussi nourrie par une angoisse climatique ou encore par la peur de voir un proche vulnérable, un enfant en bas âge ou un parent âgé, mal supporter la chaleur. Le Dr Marine Colombel, psychiatre à l’établissement public de santé mentale Barthélémy Durand à Étampes, auteure de Neuroplantes (1), décrypte les mécanismes physiologiques et psychologiques à l’origine de cette angoisse.
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Pour maintenir sa température, le corps s’adapte en continu. Il transpire davantage, accélère la circulation sanguine et mobilise plus d’énergie. «Le fait d’avoir une grosse variation de température comme on l’a vécu ces derniers jours est vécu par le corps comme un stress aigu», explique le Dr Marine Colombel. Cette adaptation s’accompagne de manifestations très concrètes, parfois proches d’un état de malaise : cœur qui s’accélère, respiration plus rapide, sensation de fatigue ou de vertige.
Le problème survient lorsque ces signaux corporels persistent et sont interprétés par le cerveau comme une alerte. Il fait alors appel à l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HHS), véritable système d’alarme interne qui entraîne notamment la production de cortisol. Souvent associée au stress, cette hormone est pourtant essentielle. «C’est l’hormone de l’éveil pour être en forme», souligne la psychiatre. Mais lorsque la chaleur dure, ce système reste activé en continu : «La chaleur va maintenir ces taux de cortisol élevés et entretenir le corps dans un état de stress chronique». Sans même qu’une seule pensée anxieuse ne traverse l’esprit, le corps peut donc basculer dans un état d’alerte qui favorise l’irritabilité, les difficultés de concentration, et ainsi l’anxiété elle-même.
Ce que la chaleur fait au corps le jour, elle le poursuit la nuit. En perturbant l’horloge interne, elle met le sommeil à rude épreuve. «L’endormissement est en partie déclenché par la baisse de la température corporelle en fin de journée. Or, lorsque les températures restent élevées le soir, ce mécanisme naturel est perturbé», constate la psychiatre. Les réveils nocturnes se multiplient, le sommeil profond devient moins réparateur. «Dans ces longues périodes d’éveil, on va avoir tendance à ruminer avec des pensées qui tournent en boucle parce que le sommeil ne vient pas», signale le Dr Marine Colombel. Pour les parents de jeunes enfants, par exemple, cette vigilance est redoublée. S’assurer que le bébé ne surchauffe pas, vérifier sa respiration, ajuster la température de la chambre… Autant de préoccupations qui alimentent l’insomnie et l’angoisse.
Le lendemain, les conséquences dépassent la simple fatigue. Pendant le sommeil profond, le cerveau active un système de nettoyage, nommé le système glymphatique, chargé d’éliminer les déchets produits par l’activité cérébrale. «Il fonctionne un peu comme un filtre de piscine», résume le Dr Marine Colombel. Quand les nuits sont écourtées ou fragmentées, ce mécanisme tourne au ralenti. «On va avoir tendance à accumuler des déchets au niveau du cerveau, notamment des déchets du glutamate, qui font qu’on se sent fatigué», constate la spécialiste. Résultat, la régulation émotionnelle s’appauvrit. «On va vivre les émotions beaucoup plus intensément, sans prendre le recul nécessaire», indique-t-elle.
À ces effets s’en ajoute un autre, souvent sous-estimé. En transpirant davantage, l’organisme perd plus d’eau et doit redoubler d’efforts pour fonctionner normalement. «Le fait de manquer d’eau prolonge l’état de stress et va provoquer ces mêmes symptômes», note la psychiatre. Fatigue, difficultés de concentration, irritabilité ou encore sensation de faiblesse peuvent alors apparaître. «Ne pas assez boire peut également déshydrater légèrement le liquide céphalorachidien qui protège le cerveau, et provoquer des migraines», ajoute-t-elle.
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C’est aussi une source d’inquiétude concrète pour les proches de personnes âgées, dont la sensation de soif s’émousse avec l’âge. Les seniors eux-mêmes peuvent ressentir une anxiété sourde face à leur propre vulnérabilité physique. La psychiatre le rappelle : la soif est un signal tardif. «Quand on a soif, c’est qu’on est déjà déshydraté», avertit-elle. Le réflexe à adopter est donc simple, il faut s’hydrater régulièrement, même sans en ressentir le besoin.
Au-delà des mécanismes biologiques, la canicule agit comme un miroir brutal tendu vers l’avenir. Pour certaines personnes, les fortes chaleurs réactivent des inquiétudes profondes sur l’état du monde. À mesure que les épisodes se multiplient, ils deviennent le rappel concret du dérèglement climatique. Le Dr Marine Colombel préfère parler de «solastalgie» plutôt que d’éco-anxiété. Théorisé en 2003 par le philosophe australien Glenn Albrecht, ce concept désigne la détresse ressentie face à la transformation d’un environnement familier. «On éprouve de la nostalgie pour cette nature que l’on a connue dans l’enfance et que l’industrialisation a progressivement éloignée de nous», rapporte-t-elle.
De cette détresse découle un sentiment d’impuissance qui écrase. Face à un phénomène qui paraît immense et incontrôlable, certains finissent par avoir l’impression que leurs actions ne servent à rien. La psychiatre fait le lien avec le concept d’«impuissance acquise» du psychologue américain Martin Seligman. Lorsqu’une personne se convainc qu’elle n’a aucun pouvoir sur une situation, elle risque de s’enfermer dans l’anxiété, le découragement, voire la résignation.
Face à cette anxiété multiforme, la psychiatre pointe une même issue. «Une fois que le constat est fait, il faut passer à l’action», insiste-t-elle. Nul besoin de résoudre seul la crise climatique, agir à son échelle, selon ses valeurs, par exemple en adaptant ses habitudes aux épisodes de canicule, en végétalisant son environnement ou en renforçant son lien avec la nature, suffit souvent à desserrer l’étau. La professionnelle de santé conseille aussi de s’inspirer des pays habitués aux fortes chaleurs en décalant ses horaires, en sortant tôt le matin ou en soirée, et surtout en continuant à voir ses proches. «On essaye surtout de ne pas s’isoler», souligne-t-elle, préconisant de continuer à voir ses proches à des heures plus fraîches.
Si le stress devient trop envahissant, un accompagnement peut s’avérer nécessaire. Deux critères doivent alerter selon la psychiatre : la souffrance ressentie et l’impact sur le quotidien. «Il faut savoir se demander "est-ce que ça me provoque de la souffrance ?"», préconise le Dr Marine Colombel. Lorsque les inquiétudes empêchent de sortir, de travailler sereinement ou de mener les activités souhaitées, elles deviennent dysfonctionnelles. Un suivi psychologique ou psychiatrique peut alors aider à comprendre ce qui se joue et à retrouver des outils pour reprendre le dessus.
(1) Neuroplantes, de Marine Colombel, aux éditions Marabout, 256 pages, 17,90€.
2026-06-27T08:07:00Z